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ABDERRAZEK
Humanitaire
Emprisonné injustement pendant 19 mois en Tunisie. Condamné pour avoir aidé des réfugiés.
Abderrazek Krimi, 62 ans, a enseigné la philosophie en Tunisie pendant 25 années. Plus tard, il est retourné à l'université pour étudier les sciences politiques et le droit international humanitaire, en se spécialisant dans la protection des réfugiés et des enfants. En 2016, il a cofondé le Conseil tunisien pour les réfugiés, où il a occupé le poste de chef de projet jusqu’à son arrestation.
« Être humanitaire, c'est avant tout un engagement, un engagement envers les autres… Se soucier des autres, souffrir de la souffrance des autres, voilà ce que c'est qu'être humanitaire. »
Le Conseil travaillait en toute transparence, dans le respect de la loi et en coopération avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Abderrazek supervisait l'ensemble de ses projets, de bout en bout, dans deux domaines principaux : d’une part, la protection, avec l'accueil et l'enregistrement des demandeurs d'asile et la gestion des dossiers; d’autre part, l’aide visant à répondre aux besoins essentiels en matière de santé, d'alimentation, d'hébergement et de scolarisation des enfants.
Certaines rencontres ne le quitteront jamais. Un soir d'hiver glacial, alors qu'il était encore au bureau bien après le départ de tous les autres, quatre enfants syriens, dont l'aîné était âgé de quinze ans, sont apparus à la porte, vêtus seulement d'un short et d'un t-shirt. Il leur a trouvé un abri le soir même, plutôt que de les laisser dans la rue en attendant la procédure officielle. Il porte encore d'autres histoires en lui : comme losqu’il a aidé des victimes de viol, ou soutenu des familles avec de tout jeunes bébés à survivre dans des centres d'hébergement.
En mai 2024, au lendemain de l’arrestation du fondateur du Conseil Tunisien, Mustapha Djemali, Abderrazek est arrêté. Le prétexte avancé était une annonce publiée par le Conseil dans un journal pour chercher des hébergements temporaires pour des réfugiés. La même vague d'arrestations a touché d'autres personnes travaillant auprès des migrants, parmi lesquelles la militante antiraciste Saadia Mosbah.
Se retrouvant en prison, le premier sentiment d'Abderrazek a été le choc et l'incrédulité, la difficulté à croire ce qui venait de se produire. Puis est venue la résilience, avec la conviction que l'injustice serait bientôt levée. Ont suivi dix-neuf mois dans des cellules gravement surpeuplées, entassés comme des sardines, à endurer la chaleur, les maladies et les tensions permanentes de l'enfermement.
Le 24 novembre 2025, un tribunal de Tunis l'a condamné, ainsi que Mustapha Djemali, à deux ans de prison, dont cinq mois avec sursis, et les a libérés le jour même au titre de la peine déjà purgée. Les deux hommes ont fait appel. Le 13 mai 2026, la cour d'appel a confirmé les condamnations, établissant ainsi qu'en Tunisie, le travail humanitaire entraîne désormais une responsabilité pénale.
De retour chez lui, Abderrazek a trouvé l'après plus difficile, à certains égards, que la prison elle-même. Tout était à reconstruire de zéro, son travail humanitaire lui étant de fait interdit. Il se retrouve aujourd'hui sans emploi, peinant à payer son loyer, et dans l'impossibilité de percevoir la pension de retraite qui lui est due.
Issu d’une famille nombreuse dont il est le cadet, Abderrazek vit aujourd'hui seul, avec un fils au Canada et une fille qui étudie pour devenir médecin à Tunis. Sa famille, et surtout sa fille, l'ont soutenu pendant sa détention. Mais la pression a été particulièrement lourde pour sa fille, dont il est très proche et qui était alors interne en médecine, en pleine préparation de sa thèse. Elle aussi a souffert pendant l'incarcération de son père, et la souffrance lui revient encore chaque fois qu'elle le voit.
En prison, les visites hebdomadaires, dix minutes avec sa famille, vingt avec son avocat, étaient ce qu'il décrit comme de petites bouffées d'oxygène. Depuis sa libération, certaines organisations de défense des droits humains lui ont apporté un soutien moral dont il avait grand besoin. Et il écrit ses mémoires sur la prison et sur la justice. C'est là, dit-il, sa thérapie. Il refuse de se poser en victime. Il ne veut pas qu'on l'aide, il veut la possibilité de travailler à nouveau dans le domaine humanitaire qu'il aime et auquel il a encore tant à apporter.
Abderrazek compare les humanitaires à des pompiers, appelés à éteindre les incendies allumés par les décisions des autres. Il demande une convention internationale visant à protéger le travail humanitaire lui-même : une convention qui interdise de porter atteinte aux humanitaires dans l'exercice de leur fonction et qui oblige les États à leur permettre d’accéder à ceux qui ont besoin d’eux. Et il appelle l'Union européenne d'inscrire la protection des travailleurs humanitaires dans chaque accord de coopération qu'elle signe, en Tunisie comme ailleurs.
Si vous demandez à Abderrazek ce qu'il veut que vous voyiez lorsque vous croisez son visage dans la rue, ou que vous lisez son histoire, la réponse est simple. Il veut que vous voyiez clairement qu'il est un homme ordinaire, qui ne descend pas d'une autre planète, mais que l'on croise tous les jours. Et pourtant, dit-il, il est aujourd'hui marqué dans son pays comme un criminel pour avoir accompli un travail noble.
« L'injustice que j'ai subie, je ne pense pas que quoi que ce soit puisse la réparer. Mais en même temps, si vous me demandez si, c'était à refaire, je le referais, je vous dirais sans hésiter : oui. »
Comment Protect Humanitarians soutient Abderrazek
Protect Humanitarians s'est mobilisé pour la libération d'Abderrazek et le soutient aujourd'hui au sein de notre réseau de survivants, aux côtés des humanitaires et des familles touchés par des attaques, des détentions et des persécutions partout dans le monde.
Images : © Amine Hamouda/Protect Humanitarians
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