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YUSRA

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YUSRA

Membre de la famille

Fille d’un humanitaire, emprisonné injustement pendant 19 mois en Tunisie, condamné pour avoir aidé des réfugiés.

Yusra Djemali a 34 ans. Née et élevée à Genève, mère d'un jeune enfant, elle étudie le marketing et la communication. Elle est la fille de Mustapha Djemali, fondateur du Conseil tunisien pour les réfugiés, arrêté en Tunisie en mai 2024 et détenu pendant dix-neuf mois sans condamnation. C'est l'histoire de son père, et c'est aussi la sienne, car le jour où il a été emmené, le combat pour le faire libérer est devenu sa vie et celle de ses frères et sœurs.

Son père, dit-elle, est un homme calme, humble, intarissable en histoires, de ceux que l'on peut écouter jusqu'à trois heures du matin sans jamais s'ennuyer. Il a mené une longue carrière au sein de l'agence des Nations unies pour les réfugiés, dirigeant depuis Beyrouth les bureaux du Moyen-Orient avant de prendre sa retraite en 2004. Mais cette retraite a marqué un nouveau départ. Il a passé des années à bâtir discrètement le Conseil tunisien pour les réfugiés, l'organisation qui allait devenir l'aboutissement de l'œuvre de sa vie, porté par une conviction simple que Yusra a entendue en grandissant : il avait reçu des chances que d'autres n'avaient pas eues, il lui appartenait donc de rendre quelque chose. Tout le monde, croyait-il, est capable d'aider. Au fond, nous sommes tous des êtres humains.

Le 3 mai 2024, des enquêteurs se sont présentés au bureau du Conseil et ont placé Mustapha et son adjoint en garde à vue. Au début, la famille n'a pas pris la chose au sérieux. Elle a cru à une erreur administrative, et pensait le retrouver le soir même pour dîner.
Yusra était en Suisse, avec un bébé de neuf mois qu'elle allaitait encore. Lorsqu'elle a compris que son père était en prison, elle n'a pas hésité. Elle a pris son fils dans ses bras et est partie pour la Tunisie.

Ce qui a suivi a englouti des années de sa vie. Son père avait plus de 80 ans, une santé fragile, un traitement à suivre, et il a été détenu à travers des étés tunisiens extrêmes et deux hivers froids. La famille lui préparait ses repas deux fois par semaine, parce qu'il ne pouvait pas manger la nourriture de la prison. Elle a cherché des avocats et en a changé cinq ou six fois, certains malhonnêtes, d'autres qui, voyant des étrangers, réclamaient beaucoup d'argent.

On leur a d'abord conseillé de ne pas faire de bruit. Ils se sont donc débattus seuls, épuisant leurs économies, prenant des congés qui se sont transformés en mises entre parenthèses de leurs carrières. Et parce que tous les comptes, personnels comme professionnels, de son père, ont été gelés, et le sont encore aujourd'hui, même payer le logement ou les assurances est devenu un casse-tête auquel ils n'étaient absolument pas préparés.

Les visites étaient le plus dur. Yusra faisait la queue des heures durant, parfois une journée entière, sous une chaleur de 50 degrés, avec son tout jeune fils, pour une seule visite de dix minutes par semaine,qui se déroulait par téléphone à travers une vitre. Avec ses frères et sœurs, elle faisait de son mieux pour rester forte devant leur père. Ils savaient que, quoi qu'ils endurent dans la file d'attente, c'était dix fois pire pour lui à l'intérieur, et que les voir tenir debout était ce qui l'aidait à tenir.

« Il ne nous a jamais complètement montré sa souffrance. Et j'espère que c'est peut-être aussi grâce à notre présence qu'il a tenu. »

Pendant longtemps, Yusra et son frère ont été livrés à eux-mêmes, à chercher une issue sans aucun soutien. Mais avec le temps, des organisations se sont manifestées avec un appui juridique et financier, et la famille a rencontré d'autres familles qui avaient vécu le même cauchemar et s'en étaient sorties. Comprendre qu'ils n'étaient pas seuls, dit Yusra, est ce qui leur a permis de continuer.

Dans tout cela, il n'y a jamais eu de condamnation. Mustapha a été maintenu dix-neuf mois en détention provisoire avec, comme le décrit la famille, un dossier vide, sans qu'on lui reproche rien de concret. Ils ont déposé sept demandes de libération. Les sept ont été refusées.

La huitième fois, ils ne s'attendaient à rien. L'audience du 24 novembre 2025 avait déjà été reportée à plusieurs reprises, et ils s'étaient préparés tant de fois à une libération que, cette fois-là, ils n'avaient rien préparé du tout. Yusra était assise sur son canapé lorsque l'avocate a appelé, vers vingt heures, pour lui demander si elle avait de quoi nourrir son père, parce qu'il sortait dans deux heures.

There was no conviction in all of it. Mustapha was held for 19 months in pre-trial detention with, as the family describes it, an empty file, accused in practice of nothing. They made seven requests for his release. All seven were refused.

The eighth time, they were not expecting anything. The hearing on 24 November 2025 had already been postponed more than once, and they had prepared themselves for release so many times before that this time they had done nothing at all. Yusra was sitting on the sofa when the lawyer called around eight in the evening and asked if she had food ready for her father, because he was getting out in two hours.

« J'ai dit : comment ça, ce n'est pas possible. J'étais sur mon canapé et j'ai hurlé. J'ai dit : non, ce n'est pas possible ! »

Il est sorti tard dans la nuit, vers une heure du matin, en même temps que son coaccusé Abderrazek Krimi. Les deux familles sont allées ensemble s'asseoir dans un café pour parler. C'était, dit Yusra, irréel.

Malheureusement, la libération n'a pas été la fin. Son père en est ressorti avec de graves problèmes de santé, les poumons, des calculs rénaux faute d'avoir eu de l'eau potable, et une forme d'égarement qu'elle compare à celui d'un enfant qui réapprend à vivre.

Il s'est remis depuis à s'occuper de ses terres et de la maison familiale dans le sud, ce qui est son plaisir, et la famille s'efforce de ne pas l'y déranger. Mais le dossier n'est pas clos. Il y a un appel. Les comptes sont toujours gelés. Et pour Yusra et sa famille, une longue reconstruction est encore en cours, même s'ils sont convaincus que le pire est derrière eux et que chaque jour est meilleur que le précédent.

Ce que Yusra veut faire comprendre, c'est que les personnes qui figurent sur ces affiches ont choisi ce travail librement, par amour et par solidarité, et qu'elles sont aujourd'hui punies pour ce qu'elles ont décidé de donner de tout cœur. Si un métier fondé sur l'aide aux autres se met à faire peur, il y aura de moins en moins de personnes pour l'exercer, et les problèmes ne feront que s'accumuler. L'aide humanitaire, dit-elle, est essentielle, sans quoi le monde se fissurera.

« Ce sont des gens qui ont décidé d'aider. Ils ne méritent pas ce qui leur arrive. Nous devons les soutenir, nous devons parler d'eux. »

Ce que cette épreuve lui a laissé, au bout du compte, c'est une forme de rage d'aider, d'aller vers les familles qui traversent ce que la sienne a traversé, et de leur dire ce qu'elle-même avait le plus besoin d'entendre : vous n'êtes pas seuls, nous sommes tous là.

Comment Protect Humanitarians soutient Yusra et sa famille

Protect Humanitarians a soutenu la famille de Yusra pendant la détention de son père et se tient à leurs côtés aujourd'hui au sein de notre réseau de survivants, aux côtés des humanitaires et des familles touchés par des attaques, des détentions et des persécutions partout dans le monde.

Images : © Victoria Vidal/Protect Humanitarians

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